Les folles péripéties de la banane de Cattelan


Justin Sun, 29 novembre 2024 - Hong-Kong, China Art Banana

De très nombreuses personnes manquent ou considèrent manquer d'argent, de très rares en possèdent tant qu'elles ne savent qu'en faire.
Achetée 35 centimes, vendue 5,2 millions de dollars, puis mangée…
La bouchée la plus chère de l'histoire ? Justin Sun, un entrepreneur chinois a englouti la banane de l’artiste italien Maurizio Cattelan devant des dizaines de journalistes et d’influenceurs. Il venait de l'acquérir pour 5,9 millions d'euros. Alors qu'elle a de nouveau été dévorée lors d'une exposition au centre Pompidou-Metz, l'œuvre, intitulée Comedian, n'en finit pas de défrayer la chronique et d'interroger sur la valeur de l'art contemporain.
Les fruits étant par nature périssables, autant les consommer tout de suite et mieux, devant de nombreux médias invités afin de soigner vanité et publicité, mais cela fonctionne surtout la première fois.

L'histoire se répète et fait bien entendu partie de la nature humaine, mais possèdera, un jour ou l'autre, fatalement une fin définitive. Le parallèle, entre la tulipomanie du XVIIᵉ siècle* et la banane de Cattelan, relève d’une logique spéculative, cette analogie incarne deux régimes de valeur l’un économique et proto‑capitaliste, l’autre symbolique et institutionnel.
Les deux phénomènes reposent sur les mêmes mécanismes, la spéculation sur un objet dont la valeur n’est plus liée à son usage ou à sa matérialité ; sur l'effondrement potentiel ou réel lorsque la croyance collective se dégonfle ; sur une rareté complétement construite : la variétés rares de tulipes, l'édition limitée de Comedian. Autrement dit ladite valeur ne réside que sur l'établissement du billet-certificat.
La tulipomanie est clairement identifiée comme précédent historique dans l’analyse du marché de l’art contemporain, notamment en nous rappelant qu'à l'époque le prix d’un bulbe pouvait atteindre la valeur de deux maisons à Amsterdam.
Tout paraît donc en place pour la formation de la bulle spéculative accompagnée de son éclatement.
On découvre d'étonnantes similitudes. Deux en particulier : un marin aurait mangé un bulbe hors de prix en le prenant pour un oignon, et aurait participé à la crise de la tulipe dans tout le pays et ruiné des dizaines de gens. La crise prend place dans une société riche, qui domine l’Europe et même le monde avec son empire commerçant et bientôt financier. Les Pays-Bas deviennent la nation capitaliste par excellence comme l’a résumé Karl Marx, avec sa gigantesque compagnie marchande, sa banque, sa bourse et, surtout ses flots d’argent.
La seconde ressemblance concerne Justin Sun, le jeune chinois qui mange la banane qu'il vient d'acheter 5,9 millions d'euros, devant les journalistes, et qui tourne ainsi en dérision publiquement, sans doute inconsciemment, l'art contemporain et ses institutions préfigurant un éclatement de la bulle.

Tulipomanie : la bulle économique d'hier


Flora's Wagon of Fools tulipomania, Hendrik Gerritsz Pot, 1637

Objets spéculés :
Le bulbe de tulipe, rare, reproductible, mais soumis à un marché sans règle.
Mécanisme : contrats à terme, achats à crédit, emballement collectif.
Effondrement : brutal, en février 1637, quand les acheteurs cessent soudain d’acheter.
Nature de la valeur : économique, fondée sur l’anticipation d’un meilleur prix futur.
La tulipe n’était pas un symbole, elle représentait un actif.
La banane de Cattelan, un fruit périssable, nécessairement remplacé, mais accompagné d’un certificat.
Mécanisme : enchères, storytelling, médiatisation, désir de distinction.
Nature de la valeur : institutionnelle et discursive, l’œuvre vaut parce que le monde de l’art dit qu’elle vaut.
L’œuvre est l’idée, le geste, le contexte. Ici, la spéculation porte également sur un signifiant.
Ce qui distingue les deux phénomènes
Tulipomanie : bourgeoisie marchande, spéculateurs, horticulteurs.
Cattelan : collectionneurs, galeries, musées, milliardaires crypto comme Justin Sun.
Régime de légitimation
Tulipes : marché libre, proto‑capitaliste.
Cattelan : marché institutionnel, où la valeur dépend de la reconnaissance par les acteurs légitimes galeries, foires, musées.
Effondrement
Tulipes : effondrement réel.
Cattelan : effondrement prévisible, car la valeur repose sur d'improbables perspectives et sur un marché factif à terme.
La banane de Cattelan ne représente qu'une transposition de la tulipe du XVIIᵉ siècle, idée déjà reprise par Duchamp.
La tulipomanie préfigure le marché spéculatif moderne. Cattelan révèle la maturité d’un marché où la valeur reste entièrement fabriquée par les institutions. Dans les deux cas, la valeur réside sur une fiction collective.

Le marché de l’art contemporain fonctionne comme un système de prix sans aucune garantie, et les institutions comme un système de légitimité sans gage esthétique. Leur interaction produit une valeur co‑produite, parfois auto‑alimentée, parfois autodestructrice.
Les deux régimes ne sont plus opposés. Les Institutions publiques ont pour mission de produire du patrimoine avec une inscription dans l’histoire de l’art. Le marché de l’art produit des prix, des transactions, des collections.
Pendant longtemps, ces deux mondes se méfiaient l’un de l’autre. En France, l’institution se voulait anti‑marché ; le marché se voulait anti‑institution.
Depuis les années 1990, on assiste à la fusion progressive des deux systèmes, les institutions adoptent des logiques de marché avec une programmation événementielle ; une dépendance aux fondations privées ; un alignement sur les tendances internationales.
Les FRAC, centres d’art, musées deviennent des machines à produire de la supposée valeur, immédiatement convertible en valeur marchande. Le marché, lui, adopte des logiques institutionnelles comme la production de récits de commissaires officiels ; de catalogues raisonnés ; d'expositions dans des fondations privées semblables à celles des institutions.

Cattelan comme symptôme !
Quand les deux régimes se confondent, la banane n’a de valeur que parce qu'une foire (Art Basel, Miami) lui donne un contexte ; une galerie (Perrotin-Lecabotin) lui donne une aura ; des collectionneurs lui donnent un prix ; des musées l’exposent ; des médias la transforment en phénomène.
C’est une co‑production institution/marché. Exactement comme la tulipe était une co‑production horticulteurs/marchands. La valeur devient symbolique autant qu'économique.
Le risque d’effondrement reste cependant bien réel.
La valeur disparaît quand la confiance s’effondre. La valeur cesse si les institutions n’y croient plus.
Le marché de l’art contemporain demeure structurellement fragile car il repose sur une rareté complètement artificielle, une légitimité discursive, une visibilité médiatique. Ce sont justement ces caractéristiques qui favorisent la bulle financière.
Les tulipes marquent la naissance d’un marché spéculatif et Cattelan révèle la fin d’un régime institutionnel.
Dans les deux cas, la référence dépend d'une illusion. Mais dans le cas de Cattelan, cette fiction est produite par les institutions elles‑mêmes. Les institutions françaises sont prises dans un paradoxe, elles veulent résister au marché, mais elles utilisent les mêmes outils de légitimation que lui, c'est-à-dire, visibilité, événementiel, starification.

*La tulipomanie est le soudain engouement pour les tulipes dans le nord des Provinces-Unies au milieu du XVIIᵉ siècle, qui entraîna l'augmentation démesurée puis l'effondrement des cours du bulbe de tulipe.