A propos des « Beaux-Arts », festival de demi-mesures
Un article de Roxana Azimi dans Le Monde daté du lundi 30 mars est consacré à la situation à l’école des Beaux-Arts de Paris. Le directeur Eric de Chassey y fait part de trois préoccupations.
La première touche à l’état des locaux. Comme je l’ai rappelé dans La nouvelle querelle des Beaux-Arts publié l’an dernier quand le ministère Dati avait fait mine de rechercher un grand projet pour les deux hectares du site Bonaparte-Malaquais (en fait, c’était pour amuser la galerie), l’état des locaux est lamentable et demande une rénovation lourde. Le Palais des études s’enfonce, l’eau remonte, les cours s’effondrent, l’hôtel de Chimay qui a connu redistributions sur redistributions ne tient pas debout et la chapelle des Petits-Augustins ne vaut guère mieux.
Lors de mon mandat de 1989 à 1997 (il y a plus de trente ans !) j’avais tout de suite vu l’ampleur de la tâche et avais au moins réussi à faire couvrir à neuf le bâtiment des Loges* doté depuis 1973 d’une toiture provisoire de tôle totalement rouillée (par tempête d’automne, il y avait 700 m² de tôle pour décapiter les passants du quartier !).
Homme de bibliothèque, je savais aussi le poids des livres et souhaitais faire déposer les tonnes de livres de la bibliothèque d’architecture qui contribuent à l’enfoncement du Palais des études à l’Institut national d’histoire de l’art en plein accord avec le regretté Michel Laclotte. Rien ne suivit après mon départ. Le problème reste qu’il faudrait mobiliser pour ces travaux lourds des fonds exceptionnels et comme on est « quoiquilenacouté », c’est-à-dire sans un radis, les caisses sont vides. L’école et ses élèves sont donc condamnés à dix bonnes années de travaux lourds-légers par tranche, d’autant plus coûteux et d’autant plus créateurs de nuisance. Bon courage à tous.
Justement, deuxième point, de Chassey veut transférer une partie des collections à Saint-Ouen. Louable projet d’allègement mais il va entendre hurler à mort les bobos contemporanéo-traditionnalistes, surtout ceux qui ne mettent jamais les pieds dans les collections. Quand j’avais osé parler de transférer une partie du fond documentaire d’architecture à l’INHA, j’avais eu une levée de bouclier et certains artistes connus, qui avaient eu l’idée intelligente de passer à la photocopieuse des dessins de la Renaissance sans jamais entrer dans la bibliothèque d’art contemporain étaient montés sur leurs petits chevaux et avaient finalement obtenu gain de cause. Bravo à de Chassey mais bon courage à lui. Toutefois ce petit déménagement a des airs de saucissonnage d’une décision de transfert général impossible à formuler.
Et puis, o my goodness, le budget de l ‘école est mal en point – il est même en déficit. De mon temps, comme disent les vieux, je ne crois pas que les magistrats de la cour des comptes qui présidaient le conseil d’administration m’auraient laissé faire valser l’anse du panier. Nous étions non seulement en équilibre mais faisions des profits grâce aux locations de locaux et à la manne des cours du soir et d’été pour les amateurs. Maintenant les conseils d’administration sont pleins de people et de ronds de cuir et « budget connais pas ». Recevant les innombrables envois des services de communication de l’école des Beaux-Arts, je m’étonnais quand même de tous ces intervenants, cours, colloques, événements et de tous les personnels pléthoriques pour gérer des services sans grand rapport avec les finalités d’une école d’art. Je pensais que des directeurs plus malins que moi avaient obtenu des augmentations de budget significatives… L’article de Roxana Azimi semble dire qu’il n’en est rien ; on s’est simplement mis à l’air du « quoiquilencoute », l’exemple venant de très haut. J’aimerais juste savoir si on n’a pas aussi fait un peu de cavalerie en piochant dans les « Dons et Legs » qui composaient une partie importante du budget mais étaient strictement destinés à l’activité pédagogique…
Et donc de Chassey se voit contraint à des économies. C’est le troisième point.
Toutes les économies ne sont pas forcément mauvaises quand on a affaire à du gaspillage et à des trous du fromage plein de gentilles souris. De Chassey compte les faire sur le nombre des expositions (dont effectivement la plupart dans les années récentes n’avaient strictement aucun intérêt), sur le nombre d’élèves admis (excellente chose car l’école ne peut pas décemment accueillir plus de 400 étudiants toutes années comprises, et encore c’est trop !), sur la pléthore d’intervenants, notamment en « théorie », dispensés par quelques « sommités » (dixit madame Azimi qui connaît mieux le monde de l’art que celui de la pensée) dont je dirais plutôt que ce sont des chandelles qui brûlent à peu de frais – n’étaient les vacations ou salaires. Bref, il va falloir faire en douce une sorte de plan social. Ce sera au moins rigolo.
Le tout est de savoir si de Chassey sera soutenu par la tutelle, ce serpentin de ministres qui restent deux ans ou moins le temps de se prendre pour Jack Lang (horresco referens), Smalto en moins. En ces temps pré-électoraux qui gèlent tout, il y a paradoxalement une fenêtre d’action et même d’immunité mais il devrait se méfier : le Sous-Tout a du monde à recaser et la nomination d’un proche aussi nul que lui aurait de l’allure – je pense à l’inénarrable turfiste Roger-Petit mais il y en a tout plein d’autres.
Précision : le bâtiment des Loges fut le premier bâtiment de l’Ecole des Beaux-Arts, construit je crois en 1827 ou 1828. Il est fait de gravois et de plâtre avec des colombes de chêne verticales ou obliques et est donc à la fois solide et de très mauvaise qualité. Nonobstant, ses trois étages furent surélevés de trois autres dans les années 1930 (à l’époque les riverains de la rue Jacob dont l’arrière donnait sur l’Ecole ne faisaient pas de procès), qui durent être rasés en 1973 en raison des menaces d’écroulement. D’où le toit provisoire de tôle pendant plus de vingt ans. C’était de l’arte povera gratuit.
Complément sur la recherche
Être chercheur au doux pays du Sous-Tout cornu n’est pas difficile.
Il suffit de le dire et éventuellement de savoir remplir des formulaires, des masses de formulaires, des kilos numériques de formulaires.
Avez-vous remarqué combien d’innocentes et innocents « chercheurs » pérorent dans les médias ? J’ai même découvert sur la liste municipale de Chikirou une « chercheuse à EDF ». Il doit y en avoir chez Carrefour. C’est aussi facile que de se proclamer « doctorant », le titre valant quasiment celui de docteur. J’ai eu l’an dernier affaire à un crétin « doctorant en architecture », en fait plumitif dans une gazette, qui critiquait un de mes livres sans l’avoir ouvert…
Doctorant, chercheur, ça classe ! Il y en a partout dans un pays où Parcoursup ouvre la voie vers monmaster.gouv.fr. Tout le monde à bac + x, et on sera prêt pour la compétition internationale.
Si vous n’avez rien à faire et vous sentez une âme de chercheur, consultez cet appel à projets pour la recherche de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.
Vous y apprendrez ce que c’est que la bureaucratisation parfaite, intégrale, absolue, sidérale, des activités intellectuelles, les primes offertes aux « chercheurs » spécialisés dans le remplissage de formulaires en ligne, la gabegie des offres financières minuscules, le nombre de fonctionnaires qui consacrent l’essentiel de leur activité à pondre des formulaires, l’absence totale de ligne directrice en matière de recherche (l’Europe, la Culture, la Santé, le Développement durable…). Vous comprendrez aussi pourquoi les Universités ainsi gérées sont en déficit et réclament encore plus d’argent et d’agents pour une production intellectuelle relevant de la réanimation.
Vite monsieur le Sous-Tout cornu, ouvrez le chéquier comme vous savez si bien faire : à ce prix, la recherche doit être financée quoi qu’il en coûte !
Monsieur Michaud,
Je me suis permis de relayer :
Je ne possède pas votre connaissance des lieux car je n'y ai jamais mis les pieds mais je reste convaincu que "l’état des locaux est lamentable et demande une rénovation lourde".
"deuxième point, de Chassey veut transférer une partie des collections à Saint-Ouen", ici, je m'interroge sur ladite partie des collections, et du lieu ?
Les bâtiments de l'école des Beaux-Arts de Paris semblent effectivement en mauvais état, mais est-ce une solution que de transférer en partie ses collections sur un ou plusieurs endroits ?
Il paraît permis d'en douter, même si c’est pensé comme un projet cohérent, pas comme un démembrement subi.
La question touche à la fois l’architecture, la conservation, la médiation et la stratégie culturelle.
Dans la mesure où les bâtiments sont réellement dégradés, problèmes d’humidité, de sécurité incendie, de stabilité, mettre les collections à l’abri devient une nécessité patrimoniale.
Créer des espaces mieux adaptés comme des réserves, des ateliers, des espaces d’étude reste très complexe à installer dans des bâtiments historiques contraints. Alors que déployer une politique de diffusion sur plusieurs lieux peut permettre davantage de solutions et, peut-être, de toucher d'autres publics. Cependant, les collections de l'école incarnent l’histoire de l’enseignement artistique français depuis le XVIIᵉ siècle. Les disperser peut affaiblir cette continuité. Déplacer des collections hors du site historique peut être perçu comme un abandon et une perte de prestige.
La question dépasse la simple logistique. Elle touche au patrimoine, à la relation entre tradition académique et création vivante.
Transférer ? Mais à condition que le site historique reste le centre symbolique. Sinon, ne risque-t-on pas de transformer une crise immobilière en crise institutionnelle ?
Le patrimoine de l'école est multiple, stratifié et pédagogique, avec la collection des peintures, sculptures, dessins, moulages, maquettes, prix de Rome et travaux d’élèves, par son patrimoine architectural, avec ses traditions des concours, ses rites, prix et archives. Séparer ces couches fragiliserait certainement l’ensemble, car leur force vient de leur articulation dans un même lieu.
Le site lui-même représente un symbole. Le lieu raconte une histoire, celle de l’Académie royale, de l’École impériale puis nationale, celle des ateliers des maîtres académiques.
Les bâtiments sont anciens, parfois insalubres. Mais ils offrent quelque chose qu’aucun bâtiment neuf ne peut offrir, autrement dit l’authenticité et l'ambiance.
Un dilemme patrimonial :
Rester, c'est conserver l’authenticité, l'impact international, mais au prix de travaux lourds et coûteux.
Partir, c'est améliorer et moderniser les conditions, mais perdre la cohérence du lieu.
Les collections de l'école représentent un capital unique en France, reposant sur une continuité de 350 ans. Les disperser c’est risquer de rompre cette continuité, de diluer la marque, et de fragiliser la légitimité de l’institution.
Les collections demeurent un outil de recherche exceptionnel pour l’histoire de l’art, de l’enseignement, des techniques. L'éclatement se traduirait par une perte de cohérence documentaire : archives ici, moulages là, dessins ailleurs, avec les difficulté d’accès qui en découlent pour les chercheurs.
De : Yves Michaud <michaud06@gmail.com>
Envoyé : mercredi 1 avril 2026 17:52
À : Marc VERAT <m_verat@live.fr>
Objet : Re: A propos des « Beaux-Arts », festival de demi-mesures
Il y a collection et collection.
Les plâtres (ce qu'il en reste) n'ont aucun intérêt. Il y a les mêmes partout en France et personne ne sait quoi en faire. Entre parenthèses, il serait bon de coordonner la conservation car on pourrait en arriver au paradoxe d'avoir un jour tout détruit ou laissé à l'abandon partout.
Les peintures sont très inégales et tous les Prix de Rome depuis la première guerre mondiale jusqu'en 1968 sont sans intérêt. Seul le 19ème siècle - et avant - est important. Aucun risque de se tromper, malheureusement.
Les dessins posent un vrai problème : le fonds propre des Beaux-Arts est important, y compris pédagogiquement. Cela dit, à partir de la donation Polakovits sur laquelle (j'ai des documents strictement confidentiels, remis aux ministres, sur les dessins volé, une quarantaine, au moment de la donation par des "connaisseurs honorables" et au moins une personne de l'école, sinon deux) l'infatigable activité d'Emmanuelle Brugerolles, qui est restée sous tous les directeurs depuis Musy, donc sous neuf directeurs, a contribué à développer la collection des dessins, sa conservation et ses expositions au delà de tout ce qui était raisonnable.
C'est bien le cas où on doit poser la question de la finalité de l'école : est-ce un musée ou une école, est-ce un centre d'activités de loisirs (même de qualité) ou une école ? Je laisse la question ouverte mais elle donne une petite idée de la manière dont on peut inventer, a posteriori, une tradition pédagogique inexistante.
J'ai d'ailleurs dit récemment à madame Brugerolles après son départ à la retraite que la vraie directrice de l'école, ç'avait été elle...
Non, pour ma part, je pense que la seule chose à transférer, c'est la bibliothèque d'architecture. Elle n'est consultée qu'en été par quelques rarissimes chercheurs, en général américains, et pourrait aussi bien être consultée rue de Richelieu. Les combles du Palais des études ploient littéralement sous le poids de ces livres. C'est la raison pour laquelle j'avait tout de suite jugé que l'Ecole des Beaux-Arts devait être partie prenante du projet Richelieu et Laclotte, qui était intelligent et efficace, avait tout de suite accepté. Rien ne se fit, je pense simplement par paresse. Il aurait fallu suivre ce projet, déranger les habitudes et mes successeurs ont tous préféré les mondanités et les paillettes au travail.
Il faut dire aussi que le successeur de Laclotte, cet absolu bon à rien de Belaval qui a passé sa vie à attendre la retraite en s'asseyant sur les projets, ne fit rien pour faire réaliser les choses.
Voilà, vous savez (presque) tout.
Merci de votre intérêt et de vos reprises.
Yves Michaud
De : Marc VERAT <m_verat@live.fr>
Envoyé : mercredi 1 avril 2026 18:39
À : Yves Michaud <michaud06@gmail.com>
Objet : RE: A propos des « Beaux-Arts », festival de demi-mesures
Pas d'accord pour les plâtres : leur intérêt est fondamental pour apprendre !
Mais d'accord pour "coordonner la conservation", et pour "les Prix de Rome depuis la première guerre mondiale jusqu'en 1968 sont sans intérêt. Seul le 19ème siècle - et avant - est important" très ! Sans négliger les études peintes du torse et de la tête d'expression.
La donation Polakovits, je n'en avais jamais entendu parler ! Par contre le Cabinet des Dessins Bonna semble partiellement numérisé, donc visible sur Internet.
"Mathias Polakovits, fit don de plus de 3 000 œuvres à l'école des Beaux-Arts de Paris, se présentant comme l'un des déclencheurs d'un mouvement ayant permis la création du Cabinet des Dessins Jean Bonna. Le cabinet témoigne ainsi de sa gratitude, en montrant un éventail, soigneusement choisi, de la donation de M. Polakovits, panorama inédit du dessin français du XVIème siècle à la Révolution. Une trentaine de feuilles sont exposées, certaines d'artistes jouissant d'une très forte reconnaissance à l'instar de Poussin, Boucher, Fragonard ou Lebrun avec Réception des ambassadeurs du Siam, et d'autres que la réception actuelle a plus tendance à négliger tel Julien de Parme, Simon Guillebault, ou encore Nicolas Colombel : la volonté étant de mettre en exergue le bilan des recherches effectuées et le dense aspect scientifique."
"Des «mélanges» pour Emmanuelle Brugerolles
La femme est partie à la retraite après avoir ressuscité le patrimoine «dessins» de l’ENSBA parisienne. Elle reçoit 50 textes en hommage.
Des années de lutte
Emmanuelle Brugerolles n’a que peu enseigné. La femme, qui vient donc de prendre sa retraite, a surtout géré durant quatre décennies les collections patrimoniales de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA) de Paris. Lors de sa nomination, ces dernières demeuraient en friche. La femme a du reste dû sans cesse batailler pour se faire entendre, ses huit directeurs et une directrice successifs se souciant souvent du passé comme d’une guigne. Il y a tout de même eu de bonnes collaborations, tandis que d’autres lui donnaient des soucis. Je vous ai raconté qu’Emmanuelle Brugerolles avait un temps dû demander l’asile politique à la Fondation Custodia, rue de Lille, afin de pouvoir présenter une de ses expositions, les grandes salles du quai Malaquais lui restant fermées. Elle organisait parallèlement trois accrochages par an, en partie grâce au Genevois Jean Bonna. Ce dernier avait payé l’installation d’un cabinet ad hoc, ouvert au public. Les choses semblent (comprenez par là «donnent l’illusion d’») aller un peu mieux aujourd’hui."
"La finalité de l'école : est-ce un musée ou une école, est-ce un centre d'activités de loisirs (même de qualité) ou une école ?" Je laisse la question ouverte" et pour l'instant sans réponse.
Fermons l'école des Beaux-Arts de Paris !
Fin de siècle, les élèves de l'École des Beaux-Arts de Paris. Comme il est de notoriété publique, on n'apprend plus rien dans cette école (ENSBA), qui n'a plus aucun sens depuis longtemps...
Je ne suis pas d'accord !
Henry-Claude Cousseau (2000-2011) : Conservateur et historien de l'art, il a stabilisé l'institution après des périodes agitées. Gouvernance jugée parfois autoritaire. Nicolas Bourriaud...
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